I

Les lieux du visible

 

2021. Maud Cosson

Voir est une évidence, un besoin, un désir. Si l’œil offre une des entrées royales vers le réel, ce n’est pas seulement pour ce qu’il nous permet véritablement de « voir » mais plutôt pour tout ce qu’il nous permet de percevoir. Notre vision est limitée par nature ; Nous captons le réel par le biais d’une combinaison de différents phénomènes physiologiques et psychologiques non perceptibles qui compensent et corrigent les capacités premières de l’œil. Nous percevons par exemple un large panorama mais ne voyons net que sur un angle très réduit de celui-ci, le reste étant perçu par saccades et agrégé par le cerveau, grand ordonnateur de ce qui nous apparait du visible. Son intervention convoque des récepteurs visuels, auditifs et kinesthésiques, mais également intellectuels et mémoriels, ouvrant la voie à une perception multi-canaux de notre environnement.

 

À cette appréhension complexe du visible, singulière à chaque individu, s’allie une appétence pour le dépassement de soi et la découverte. L’expression « avoir un œil de lynx » rappelle à cet égard l’admiration envers des capacités physiques extraordinaires, ici l’acuité visuelle d’un certain Lyncée, cousin de Castor et Pollux, pilote du navire Argo. La légende raconte que son regard perçant pouvait voir à travers les nuages et les murs… Émerge ici le désir commun, élevé parfois au rang de fascination, de nos sociétés antiques comme contemporaines, pour ce qui est dissimulé, hors de portée du regard, de la compréhension ou de l’expérience. L’inconnu déstabilise au point de vouloir en dessiner les moindres contours. L’exposition Les lieux du visible évoque en filigrane les mécanismes de réception, de perception et de projection en marche lors de l’exploration de ce qui nous entoure. Volontairement pluridisciplinaire, ce projet réunit quatre artistes qui, à un moment donné de leur processus créatif, sondent l’image, entendue comme la captation ou la représentation momentanée d’un environnement, d’une situation. Aux frontières du visible et de l’invisible, de la figuration et de l’abstraction, du réel et du fantasmé, c’est dès lors tout un langage iconographique sur l’inaccessibilité et sa révélation qui se lit à travers leurs photographies, installations, sculptures, dessins et peintures.

 

C’est dans une posture affirmée d’iconographe qu’Agnès Geoffray étudie, façonne et réactive des images issues de répertoires et de temporalités pluriels : faits divers, mythologie, mondes littéraire, scientifique ou artistique nourrissent une démarche qui, à l’instar de notre appréhension physiologique du visible, fonctionne par association, reconstruction et distanciation. L’artiste fait le choix d’une figuration systématique, loin de toute volonté illustrative. Marquée par une tension sourde, ses œuvres usent de référentiels visuels et/ou textuels aussi palpables qu’insaisissables, assez précis a priori pour guider le spectateur sur des territoires connus, et assez distants par ailleurs pour ouvrir la voie à une étendue d’interprétations. À cet endroit naît le croisement d’histoires, de cultures, de mémoires et de croyances individuelles comme collectives. Son dernier projet intitulé Les chutes, montré pour la première fois à La Graineterie, poursuit ces recherches prenant comme point de départ la photographie de la préface du livre Les chutes de Joyce Carol Oates ; y figure l’extrait du journal d’un médecin de la fin du XIXe qui fait mention des effets de l’hydracropsychisme, un état morbide où l’appel du vide exerce une force telle qu’un individu peut finir par se jeter dans les chutes du Niagara. Suivant les ressorts du suspens catastrophique, procédé narratif cher à l’artiste, ce projet associe les photographies de plusieurs documents qui, chacun par leur nature et leur origine différente, vient s’agréger aux notions portées par cette préface ; drame, tourmente, abandon, disparition, dissolution des corps. Ici, tout converge en un récit libre d’où la tragédie émerge sans jamais être montrée.

 

Si les œuvres d’Agnès Geoffray s’attachent en grande partie à une reconstruction fictionnelle de la réalité soulevant la question « à quoi croyons-nous ? », celles de Nicolas Floc’h et de Timothée Schelstraete interrogent ce que nous regardons et de quelle(s) façon(s) nous le faisons. Limitant tous deux leurs palettes chromatiques à dessein, ils s’intéressent autant à l’observation qu’à la représentation d’un lieu commun, le paysage : urbain chez Timothée Schelstraete, naturel pour Nicolas Floc’h. Renouvelant de son approche singulière ce classique de l’histoire de l’art, chacun témoigne à sa façon, de ce qui s’offre à son regard, positionnant au centre de sa relation avec le réel le rapport direct à un lieu précis. Pour l’un et l’autre, l’expérience vécue naît d’une immersion ; l’image photographique comme picturale devient le moyen de révéler avec objectivité l’étendue subjective d’un instant T.

 

Nicolas Floc’h livre des photographies et sculptures fidèles, témoins de ses nombreuses plongées sous-marine, en apnée ou en bouteille, à la rencontre de paysages immergés non loin des côtes. Inaccessibles de fait à la plupart d’entre nous, ces paysages constituent un écosystème complexe, dit productif, capable de favoriser des habitats et de développer la vie. À distance des stéréotypes qui encadrent habituellement le genre documentaire et notre imagerie collective en la matière, Nicolas Floc’h mène une approche artistique et engagée qu’il partage avec des scientifiques à qui ce milieu est souvent réservé. Questionnant les modes de représentation, son inventaire rend compte de la pluralité d’un milieu encore assez méconnu dont la biodiversité est aujourd’hui en proie à de lourdes transformations ; mais il témoigne également d’un corps aux prises directes avec son environnement, un corps soumis aux contraintes de la plongée, un corps curieux de ce que le temps disponible et la lumière naturelle filtrée dans les fonds lui laisseront capter. À La Graineterie il présente, entre autres, de nouveaux tirages au carbone de prises de vue réalisées principalement en Bretagne. Des tirages intenses pensés en grands et petits formats, expérimentant la matière, une autre des facettes primordiales des recherches de l’artiste.

 

Cette entrée par la matière est en jeu aussi dans le travail de Timothée Schelstraete pour qui le visible passe autant par le pictural que l’image. Renaud Patard et lui considèrent l’image photographique comme le premier témoin de leur relation avec ce qui les entoure ; elle documente cette rencontre avant de devenir une source de réflexion et de formes. L’un et l’autre ancrent ainsi leurs démarches dans un quotidien urbanisé, architecturé, socialisé qu’ils explorent au gré de leurs pérégrinations. Un quotidien dont ils cherchent à révéler les saillies et les accidents. Si Renaud Patard s’attache moins aux lieux qu’aux situations et aux actions qui s’y déroule, Timothée Schelstraete sonde des lieux en des moments précis, puisant dans l’instantanéité du regard. Tout chez lui exprime une relation curieuse et empirique au monde. Captations imparfaites, points de vue fragmentaires, reflets, rayons lumineux irradiant la surface, occultations… Tous ces phénomènes traversent le répertoire visuel et la recherche picturale de l’artiste dont découlent des productions aux frontières de l’abstraction et de la figuration. Dans une recherche constante de porosité et d’hybridation entre l’image et la peinture, ses œuvres se construisent par strates successives alternant transferts sur toile d’impressions laser et gestes picturaux plus ou moins recouvrant. Structurée par une grille plus ou moins perceptible et des formats précis qui contraignent le développement de l’image, la surface de la toile entièrement investie offre une immersion dans la matière autant qu’une projection vers un hors champ indissociable. Une façon assumée de questionner ce que l’on regarde et comment on le regarde.

 

Pour Les lieux du visible Timothée Schelstraete poursuit ses recherches autour des notions de surface, de fenêtres, d’ouvertures ou encore d’occultations qu’ils confrontent aux espaces de La Graineterie dans un dialogue ouvert avec les autres artistes et avec une liberté d’accrochage qui lui est propre.

 

Si la perméabilité des sphères intimes et publiques, individuelles ou collectives parcourent les œuvres d’Agnès Geoffray et de Timothée Schelstraete, elle est tout aussi prégnante dans la démarche de Renaud Patard qui se focalise sur les formes de l’inaccessibilité dans nos sociétés. Les frontières et les obstacles, matériels comme immatériels, environnent nos quotidiens et l’histoire de nos civilisations. Que nous nous les imposions à nous-mêmes ou aux autres, qu’ils nous soient imposés par une forme de pouvoir, ces phénomènes dévoilent le besoin de maîtriser les limites d’un espace commun et d’un autre, intime.

 

L’artiste collecte alors dans ces manifestations quotidiennes, des formes et des images avant de les recomposer avec une distanciation formelle et intellectuelle. Son ensemble d’œuvres intitulé Custodes puise ainsi son vocabulaire graphique et sculptural dans la centaine de prises de vue de réparations d’urgence de vitres de voiture croisées dans les rues. Réalisées le plus souvent avec une économie de moyens, ces « pansements » réaffirment le besoin de recréer par un film protecteur, même précaire, une délimitation avec le dehors. Une série de dessins et de collages ainsi qu’une sculpture au format imposant en découlent. Réinterprétant la réalité, ces œuvres autonomes s’émancipent de leurs référents, libres de s’afficher et de réécrire une nouvelle histoire. Avec Renaud Patard, la relation au visible bascule au cœur de nos actes : que laissons-nous voir des autres et de nous mêmes ? Le visible ne se limiterait plus à ce qui nous est donné à voir, incluant les hors-champs et ce que l’on nous cache.

 

Son œuvre 30200 fait ainsi directement sens dans ce contexte, créée en écho aux enjeux actuels et passés de l’architecture carcérale, qui visent, entre autres, la stimulation d’une connexion mentale des détenus contraints avec le monde extérieur. La création d’espaces « extérieurs » fait partie de ses réflexions mais pour certains architectes, le pouvoir évocateur des odeurs pourrait aussi jouer ce rôle. Dès lors, l’artiste reprend pour sa sculpture la symbolique architecturale du Panthéon d’Agrippa, - seul bâtiment antique multiconfessionnel avec une coupole à ciel ouvert -, décrit par Marguerite Yourcenar comme une hutte d’où s’échappe la fumée des plus anciens foyers humains. Dans la cave de La Graineterie, cette petite coque de béton pensée comme un écrin étanche en apparence, pourrait alors bien, au fil du temps, laisser traverser les effluves de « gazon coupé » qu’elle renferme. Face aux débats sociaux que provoquent ces objets et ces architectures de confinement, d’emprisonnement, d’exclusion, de repli et de mise à distance, Renaud Patard choisit de se tourner vers des issues possibles, la création de lieux communs qui remettraient au centre l’humain. Qu’elles s’attachent à des lieux, objets ou situations, à des récits, des actes ou des croyances les œuvres présentées ici, témoignent toutes, entre objectivité et subjectivité du pouvoir évocateur d’une expérience précise. Avoir vu, n’est-ce pas avoir vécu ?

Texte de Maud Cosson (anciennement responsable de La Graineterie, centre d’art et pôle culturel de la ville de Houilles et commissaire de l’exposition) Interview sur FranceFineArt: Site web

Exposition ​"Les lieux du visible",​ La Graineterie, Houilles.